Lizy - 42 De ferme en ferme.

Il n’y a pas de bougies dans la grange et il commence à faire vraiment sombre. Un soldat nous montre des seaux en disant :

— Pisser dans les seaux, demain il y aura des feuillées… N’allez pas dehors, il y a des chiens.
Ils sortent tous. Dès qu’ils sont partis, je vais près d’Ariane, je n’ose pas trop me coller à elle. Je lui dis :
— Je ne suis pas fraîche, je peux venir près de toi ?
— Mais oui. Tu te rends compte qu’un des types écrit notre histoire et l’autre nous dessine ?
— Euh… oui, mais… tu crois que c’est une bonne chose ?
— Oui, on ne sera pas maltraitées. Il faut qu’on reste jolies pour les dessins du peintre.
— J’espère… Dis, tu crois qu’on pourra se laver ?
Elle rit et répond :
— Tu n’aimes pas mon odeur ?
— Oh si, la tienne, oui… Mais moi, je transpire tellement... c’est si dur ce qu’on fait.
— On ne pue pas si on ne se lave pas pendant deux ou trois jours. Et puis ce qu’on fait n’est pas si dur que ça. Si on devait faire 10 lieues par jour, là, on serait crevées. On sera les héroïnes d’un livre et les personnages de tableaux.
Alors ça, je m'en contrefous. On boit, puis on fait pipi dans les deux seaux vides. Ça n’améliore pas l’odeur de la grange. 
Quand on est épuisées, on dort bien, même si l’avenir n’est pas rose, loin de là… 



Le lendemain matin, on reçoit du pain et un peu de miel. Ariane et Hortense, les deux chefs, font des parts égales. On boit de l’eau et puis les soldats nous remettent nos colliers et nos chaînes. C’est vraiment pénible. On sort de la grange et on va jusqu’aux « feuillées ». Il s’agit d’un sillon creusé dans la terre. Il a bien 2 mètres de long et 50 cm de profondeur. Autour de nous, il y a des spectateurs : les soldats, l’officier, l’écrivain et le peintre carnet à la main, le paysan, sa famille et même les garçons de ferme… ça fait du monde pour quelque chose qu’on est censées faire seules. On se trousse et on s’accroupit, les pieds des deux côtés du sillon. Et là, on rend à la nature nos repas de la veille. Je suis une chichiteuse, c’est vrai, alors disons « on chie ». Ce n’est pas facile avec autant de spectateurs… Quand on a fini, l’officier dit à un de ses hommes :
— Vérifie si tout le monde a fait.
Eh ! Mais c’est personnel ! Il vient voir sous nos fesses et il dit :
— Elles ont toutes fait, Lieutenant.
Les cinq suivantes viennent s’accroupir à notre place, puis les autres. Les soldats vérifient chaque fois, si… la fille a fait quelque chose. Un soldat prend des notes dans un carnet. Non seulement on doit faire « ça » ensemble et en public, mais en plus, on vient vérifier. 
Quand le soldat a fini de noter, deux garçons de ferme nous apportent des outils et on doit reboucher le sillon de nos toilettes. Le peintre s’en met plein les mirettes et dessine à toute allure. Le gros écrivain prend juste quelques notes.
L’officier et les artistes saluent notre hôte et sa famille, ensuite on repart le long d’une petite route, puis dans une forêt, sous les yeux ahuris de quelques bûcherons et des petits animaux. Mieux vaut penser à ce genre de bêtise plutôt que paniquer à l’idée de ce qui…
— Aaaaaïeee !
— Tu ralentis la rangée.
— Aaaaaïïïïïïeee… Pardon...
J’accélère. On traverse des villages et on passe même à côté de petites villes. Je regarde les jambes d’Ariane, je suis attachée à elle au propre et au figuré.
J’ai écrit que la traversée de Madras à Londres, c’était monotone, la même chose pour la vie d’un bordel de province. Marcher enchaînées, ça l’est aussi. De temps en temps, on croise une diligence et des cavaliers. Ils nous regardent comme si on venait… de la lune. Il y a quelques arrêts pour que les chevaux puissent boire et nous aussi. 
Le midi, on se retrouve dans un pré à manger et à boire… L’après-midi se passe comme celui d’hier. On arrive tôt près d’une petite ville qui s’appelle Aubergenville. Hélas, pas d’auberge pour nous. On va dans une grande ferme. Le paysan, sa famille et ses ouvriers sont là, comme la veille, sauf que l’officier nous dit : 
— Vous allez cueillir les fruits de Monsieur Maurice qui a la gentillesse de vous nourrir et de vous donner un toit pour la nuit, mais…
Aïe, qu’est ce que ça va être ?
— Vous allez ramasser ses fruits. Vous en recevrez ce soir mais je ne veux pas que vous en mangiez pendant la cueillette. Aussi, vous allez chanter pendant ce travail. Celle qui ne chante pas sera fouettée.
J’ai dit monotone ? Conne, que je suis ! On reçoit un panier d’osier puis on doit ramasser des fraises, des framboises, des myrtilles, des mûres, des groseilles vertes et rouge tout en chantant. Les filles connaissent des chansons qu’elles chantent ensemble. Moi je fais « la, la, la, la, la ». On est penchées en avant, les fesses en l’air pour changer.
— Aaaaaïïïïïïïïeee ! 
J’ai reçu un coup de fouet, je fais :
— LA LA LA LA..
On cueille en chantant pendant plus d’une heure, on a les mains pleines de jus rouge et noir. Personne n’ose en manger. Enfin, l’officier nous dit :
— Vous pouvez arrêter.
Ouf ! Ramasser des fruits pendant plus d’une heure quand on a marché cinq lieues dans la journée, c’est épuisant. On rapporte nos paniers dans la cour de la ferme, puis on va dans la grange. J’ai mal partout, surtout aux reins, de cueillir des fruits et aux pieds à cause des sabots. Dans la grange, les soldats nous libèrent de nos colliers. Oh, ça a fait du bien ! Je demande à Ariane :
— On va survivre, tu crois ?
Elle lève les yeux et répond :
— Je ne suis pas sûre, j’ai entendu qu’ils faisaient du pâté de pucelles, ici. Donc on ne craint rien.
Les filles qui sont à côté de nous se mettent à rire. Elles ont sans doute été élevées « à la dure ». Je vais arrêter de dire ce genre de choses, j’ai peur de lasser Ariane. Des jeunes gens nous apportent des marmites de potées de légumes, il y a aussi, des saucisses. Ariane me dit :
— C’est peut-être des saucisses de pucelles.
Je ris avec les autres. Je vais arrêter de gémir. Il y a aussi des fruits, mais pas ceux qu’on a cueillis. Ceux qu’on reçoit sont défraîchis, n’empêche, on les mange avec plaisir. Après le repas, l’officier nous dit :
— Vous allez remercier Monsieur Maurice pour son hospitalité. Mettez-vous toutes à genoux et ouvrez la bouche.
Je pense que c’est une idée du peintre ou de l'écrivain. On se met toutes dans la position qu’ils demandent et une dizaine d’hommes, du plus vieux au garçon de ferme qui doit avoir 18 ans viennent nous mettre leurs bites dans la bouche. C’est ça le dessert ? Je l’aime pas du tout ! On suce la bite de ces messieurs, les artistes sont aux anges !! Quand ils ont tous joui, ils nous apportent des gros biscuits franchement moelleux et bons… Allez, on n’a pas sucé pour rien. La nuit tombe, les hommes s’en vont, on reste dans le noir… Heureusement, on a repéré les seaux d’eau, les écuelles et les seaux vides pour pisser. Quand on a bu et pissé, Ariane me dit :
— Je suis excitée, lèche-moi Lizy.
Il y a des filles qui rient. L’une d’elles dit :
— Moi aussi, qui vient me lécher ?
Une autre répond :
— Moi.
On se trouve dans le noir. On n’est pas lavées, mais j’aime l’odeur d’Ariane, elle est ma maîtresse et mon sauveur… Oui, il n’y a pas de féminin à sauveur. De toute façon, une chatte se nettoie toute seule… Enfin, encore mieux quand je la lèche. Je fais jouir Ariane, je suis ravie de lui faire plaisir, puis je remonte vers son visage. Elle me dit :
— Oh putain, tu sens la chatte. Mets-toi derrière moi.
D’autres filles jouissent. Boire, manger et jouir, ce sont les seuls plaisirs qu’on peut avoir. On s’endort vite.
***
Les jours se suivent et se ressemblent. Les soldats viennent nous réveiller… Ils remettent nos colliers et nos chaînes. Je dois quitter le dos d’Ariane, mais heureusement, ils ont noté les filles qui forment les chaînes et on garde nos places. D’accord, j’ai six ans et j’ai besoin d’elle comme j’avais besoin de mes sœurs noires en quittant Madras. J’ai honte d’être aussi… peureuse, mais comme personne ne lira jamais ces lignes, je peux le redire : « Je veux Ariane, c’est ma Maîtresse. » On va sur la feuillée, puis on la comble… On déjeune… On quitte… Aubergenville. 
On marche le long de petites routes, parfois entre des champs, le plus souvent à travers des forêts. Au milieu de la matinée, les chevaux boivent. Le midi, on mange et on repart… Au milieu de l’après-midi, on s’arrête près d’un ruisseau pour boire… Un soldat nous dit :
— Enlevez vos chemises, vous pouvez boire et surtout lavez-vous… Il y a plusieurs seaux de cendres fines, frottez-vous avec ça. Celle qui aura encore une odeur sera fouettée.
Se laver... quel bonheur ! Je ne parle pas d’Ariane qui sent bon, enfin pour moi. Les autres, moi y comprise, on sent la chèvre. On se frotte partout avec les cendres. Un soldat crie :
— Frottez-vous la chatte, les dents et entre les orteils aussi.
Ben oui, on se lave quoi. On ressort de l’eau aussi propre… que Cléopâtre quand elle avait rendez-vous avec Antoine ou Jules. Elle devait sentir un parfum à base de lotus. Cerise sur le gâteau, on a droit à des chemises propres, elles sont toujours aussi usées, mais elles sentent le frais.
On reprend la route et on arrive bientôt devant un château… Aaah... d’accord, c’est pour ça qu’on a pu se laver. Quand on est dans le jardin, des valets ferment les grilles et on monte les quelques marches pour aller sur la terrasse. L’officier, l’écrivain et le peintre entrent dans le château. On attend… Qu’est-ce qu’ils manigancent ? On entre enfin et deux valets referment de nouveau les portes derrière nous. On se retrouve dans une grande salle. Il y a une bonne dizaine de jeunes hommes, beaux et habillés de magnifiques vêtements ! Je rêve, là. La vérité c’est qu’il y a une bonne dizaine d’hommes, ça, c’est vrai, mais ils sont tous âgés, nus et bedonnants et ils bandent ! Drôles de mœurs, le châtelain et ses amis. Une fille murmure :
— Ils ont pris de la poudre de mouche cantharide. 
L’officier dit :
— Voici les filles, monsieur le baron, est-ce qu'on leur enlève leurs chaînes ?
— Oui, faites ça.
On nous ôte nos chaînes et nos colliers. Un des hommes demande à l’officier :
— Elles sont propres ?
— Oui, certainement, on les a briquées.
Si je pouvais, je répondrais : « Et toi, tu as briqué ton cul ridé, vilain singe ? »
Le baron nous dit :
— Venez les filles, on va manger et boire.
Je l’aime bien, lui.

À suivre.

Un grand merci à Bruce Morgan, pour le super dessin.

Nos 7 livres illustrés sont ici : 


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